En février 2010, au troisième étage du 16 allée des Tanneurs à Nantes, on pouvait trouver un open-space bouillonnant de jeunesse.

Une grande salle composée de trois îlots de travail : les stagiaires, les intérimaires et les alternants. Nous étions 9 et partagions deux points communs : celui d’être considéré comme le bas de l’échelle professionnelle, au point de ne pas être conviés aux événements de l’entreprise ; et celui d’être méprisé par une grande partie de l’étage pour notre environnement de travail peu conventionnel. Oui, notre bureau était un avant-goût de ce qui allait se passer dans le monde du travail dans les années à venir : un lieu vivant où régnaient la musique, les discussions sur tout et n’importe quoi, les blagues nulles entre collègues et les rires très forts qui en résultaient.

Au détour d’une conversation totalement aléatoire avec l’une des alternantes, je lui demandai quelles étaient ses passions. Si j’en écris un article 8 ans plus tard, c’est que j’ai été marqué par sa réponse : elle n’en n’avait pas. De la musique ? Sans plus. La mode ? J’aime bien. Le cinéma ? De temps en temps. De toute évidence, à ses yeux, elle n’avait pas de passion. Est-ce seulement possible ?

Comme beaucoup de sujets, celui-ci m’intéresse depuis longtemps – et je dois dire que le fait que ce soit également un sujet de philosophie dans l’enseignement me conforte un peu. Vivre sans passion ? Non merci. Je ne suis pas le meilleur pour les exprimer, mais à mon sens, ressentir des émotions est indissociable de l’humanité (au sens d’être humain). Plus que ça, elles sont nécessaires pour se sentir en vie, ce qui est plutôt rassurant. Et pour moi, la passion, c’est une source intarissable d’émotions, une sorte de drogue naturelle légale et hyper-accessible. Peu importe celle qui m’anime, que ce soit le cinéma, le jeu vidéo, la musique, la mode, la littérature, la cuisine, l’artisanat, les sorties entre potes ; on peut ressentir des choses dans ce qu’on veut, et aucune passion n’est mieux qu’une autre, à partir du moment où elle est personnelle. Et c’est ça qui est pratique, en plus : on peut en avoir plusieurs, sur absolument tout et n’importe quoi, et la partager librement et sans limite.

Avec du recul, je me suis peut-être mal fait comprendre par cette collègue. Je ne voulais pas savoir de quoi elle était fan, et jamais, jamais de la vie je ne critiquerai une personne si elle ne me répond pas quelque chose considéré comme socialement acceptable. Demander à quelqu’un ses passions, c’est lui demander quelles sont les choses du monde qui l’animent. Tiens, encore un verbe qui se rapporte à la vie.

Si je vous raconte tout ça, c’est parce que cette semaine, j’ai pris une énorme dose de passion en pleine face. À l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine, j’ai décidé d’accompagner T. (la personne la plus passionnée que je connaisse, au passage) dans sa journée de boulot pour aller voir ce que le Louvre-Lens pouvait me proposer, et je n’ai pas été déçu. Pendant deux jours, partout dans le Musée, des gens débordaient d’amour pour l’art et, sans faire le moindre effort, le communiquaient sans limite.

Marie, au détour d’une visite dans les réserves du musée habituellement fermées au public, rappelait que derrière quelques minutes passées à regarder une oeuvre, il y a des centaines d’heures de travail de restauration, de conservation, de transmission. Laurence, lors d’une visite express de 30 minutes, faisait voyager dans l’art du partage avec quelques oeuvres minutieusement choisies. Dominique, contributeur sur Wikipedia depuis près de 10 ans, faisait part l’importance pour lui de partager la connaissance avec le plus grand nombre. À côté de lui, Steve, le documentaliste du centre des ressources, avait l’oeil qui brillait quand il évoquait les premiers livres qui sont arrivés sur sa bibliothèque. Au bout de la Galerie du Temps, devant la Table de Teschen, Christelle, guide le temps d’une journée, avait la voix qui tremblait alors qu’elle évoquait son rapport à l’oeuvre et les collections de pierres de son enfance. Un peu plus loin, à l’entrée de la pièce, Ludovic expliquait que nous n’étions pas devant une succession de sculptures et autres tableaux, mais devant un ensemble cohérent, chaque oeuvre faisant écho à une autre. Un peu plus tard, à l’extérieur du musée, le même Ludovic changeait notre perception du bâtiment et soudainement, nous n’étions plus devant un immense cube gris, mais devant une merveille architecturale.

Oui, le weekend dernier, j’ai vécu de la passion, et putain qu’est-ce que c’était bon. Le plus drôle dans tout ça, c’est que j’avais commencé ma semaine avec La Leçon de Piano. Ça reste cohérent.

Bonne semaine !

1 COMMENTAIRE

  1. J’aime tant quand les culturopoings se transforment en autre chose <3 Merci d'avoir remis celui-ci en ligne ! Encore, encore, encore !

    Ta question "quelle est ta passion ?" me fait sourire, car je la trouve très, très intime, et tout comme ton interlocutrice je crois que j'aurais bafouillé longtemps et un peu n'importe quoi si j'avais du y répondre face à quelqu'un que je ne connais guère. Etre passionné ne veut pas forcément dire qu'on trouve ça évident à partager =)

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